Dans l’Union Européenne, la gestion et l’encadrement des opérations de maintien de l’ordre varient selon les pays. En effet, selon leur culture, leur organisation et les problématiques rencontrées en termes d’ordre public, chaque État a développé et adopté des stratégies et des procédures différentes.

En France, depuis de nombreuses décennies, la doctrine du maintien de l’ordre a consisté surtout en une mise à distance des manifestants au moyen de dispositifs d’éloignement comme les gaz lacrymogènes. Ainsi, c’est un traitement « collectif » de la foule qui a été mis en œuvre, de préférence à des interventions plus individualisées qui étaient susceptibles de fragiliser les dispositifs en place et de mettre en danger l’intégrité corporelle des manifestants mais également des membres des forces de l’ordre. D’abord mises à mal lors des manifestions de 2015 contre les « lois travail » puis, surtout, en 2019 à l’occasion des manifestations des « gilets jaunes », ces modalités d’interventions ont cédé peu à peu le pas à des actions plus directes sur les manifestants les plus violents, provoquant, comme cela était prévisible, de nombreux blessés dans chacun des deux camps.

Le maintien et le rétablissement de l’ordre sont, en France, exécutés à titre principal par des unités spécialisées ; les CRS et les GM. A noter cependant que la préfecture de police de Paris possède ses propres formations. Toutefois, lorsque les manifestations annoncées sont particulièrement importantes et que des risques d’atteintes à l’ordre public sont prévisibles, les services locaux de police sont appelés à mettre à disposition des effectifs supplémentaires. L’inconvénient majeur de cette démarche réside toutefois dans la non-technicité des fonctionnaires de police engagés en ces occasions.

Longtemps considérée comme grande spécialiste de la gestion des opérations de maintien de l’ordre grâce à son expérience et ses savoir-faire, la police française (mais aussi la gendarmerie) a, pendant longtemps, exporté ses compétences aux quatre coins du monde. Malheureusement, la dérive progressive des manifestations de voie publique en véritables émeutes urbaines, a fini par avoir raison de techniques d’interventions qui se sont peu à peu avérées inefficaces, obsolètes mais surtout dangereuses. Dès lors, est apparue la nécessité de repenser la gestion du maintien de l’ordre dans notre pays, mais aussi, l’organisation des unités en charge de ces missions.

Alors que la France restait attachée à ses vieilles techniques, d’autre pays européens ont fait le choix de la « désescalade ». Cette technique, basée sur des relations renouvelées avec les manifestants, vise essentiellement à éviter qu’au sein des cortèges la violence ne s’impose. En réalité, si cette nouvelle façon de procéder peut s’avérer intéressante avec des manifestants « classiques », elle apparaît comme totalement inadaptée avec des émeutiers extrémistes type « black bloc », lesquels sont désormais systématiquement présents lors des manifestations qui se déroulent en France.

Au vu de ces éléments, deux constats s’imposent donc. D’une part, il est urgent de repenser les techniques du maintien de l’ordre dans notre pays ; le dernier schéma national s’étant avéré inefficace ou, à tout le moins, largement insuffisant. D’autre part, réformer l’organisation des unités concourant à ces missions, lesquelles sont aujourd’hui en sous effectifs mais également paralysées par une gestion totalement inappropriée.

Si la technique française du maintien à distance a désormais vécu, l’expérience de la technique de la « désescalade », notamment utilisée par les pays du nord de l’UE, n’est guère plus satisfaisante. Le problème majeur rencontré par les policiers et les gendarmes lors des manifestations est essentiellement celui d’une violence croissante, source de nombreuses blessures et de nombreux dégâts aux domaines privé et public. Initiées par des groupuscules organisés et entraînés, ces violences doivent être combattues par tous les moyens. Premièrement, en amont des manifestations. Ainsi, les services de renseignements territoriaux doivent pouvoir identifier tout groupuscule et tout individu possiblement dangereux afin qu’ils puissent être neutralisés par des procédures administratives ou judiciaires préalablement à la tenue de la manifestation. Les sanctions pénales pour participation à un attroupement et violences envers les forces de l’ordre doivent être aggravées et systématiquement prononcées. En second lieu, en rétablissant, tout en le rendant obligatoire, le dialogue entre les organisateurs des manifestations et les représentants de l’autorité publique. Toute manifestation doit en effet faire l’objet d’une décision et d’une organisation communes entre les différentes parties concernées. Enfin, les techniques d’interventions des forces de l’ordre doivent être totalement repensées. Visant à préserver l’exercice du droit de manifester tout en étant à même de neutraliser les éléments les plus violents, ces techniques, à l’aide des moyens modernes dont nous disposons aujourd’hui, doivent être revues et adaptées aux nouveaux enjeux liés à la préservation de l’ordre public.

En ce qui concerne l’organisation des forces de l’ordre, force est de constater que les diminutions d’effectifs engagées inconsidérément au cours des dernières années ont considérablement affecté le potentiel opérationnel de ces unités. Ainsi, au sein d’une direction générale du maintien de l’ordre, les unités de base à statut militaire (compagnies ou escadrons) et à effectifs renforcés, seront implantées au niveau zonal. Dotées de moyens de transports terrestres et aériens, ces formations auront une compétence nationale, même si leur emploi sur le ressort de la zone devra être privilégié. Les actuelles unités à statut civil seront reversées au sein de la sécurité publique. En dehors du maintien de l’ordre, ces unités seront également spécialisées dans la lutte contre le terrorisme, les émeutes et les violences urbaines et seront chargées du contrôle des quartiers sensibles une fois ceux-ci rentrés dans l’ordre républicain.

Avec une direction générale au niveau national, un déploiement territorial adapté aux missions, des personnels fortement professionnalisés et équipés pour répondre rapidement aux demandes de sécurité, un statut protecteur des personnels mais adapté aux contraintes inhérentes aux missions, et des techniques d’intervention modernisées et conformes à ce que doit être le traitement du maintien de l’ordre public par une grande Nation, le moment est venu pour la France de s’engager dans une réforme en profondeur de ce domaine important pour sa sécurité.

Olivier DAMIEN

Olivier DAMIEN

Commissaire divisionnaire honoraire

Ancien secrétaire général du syndicat des commissaires de police