Notre nature humaine veut que nous ayons un avis sur tout et il n’y a pas deux personnes sur cette terre qui pensent exactement la même chose sur tous les sujets. Chacun voit le monde à sa façon. Et lorsqu’on est capable de prendre un peu de recul, y compris par rapport à soi-même, on comprend que nos avis, nos opinions ne sont jamais que des croyances et des conjectures on ne peut plus personnelles. Avec un peu plus de recul encore, on se rend compte de la valeur très relative de nos convictions et on comprend que nos certitudes ne sont en fait que de friables châteaux de sable.

Vous pouvez ainsi croire ou ne pas croire en Dieu. Quelle que soit la ferveur de votre foi ou la force de votre scepticisme, ils n’ont pas la moindre valeur indicative ni prédictive sur l’existence ou la non-existence de Dieu. Dieu existe, ou pas, et quoi que vous en pensiez ne change rien à l’affaire.

Revenons sur Terre. Vous avez la conviction que la solution politique pour un avenir meilleur se situe forcément à gauche ou à droite (ou au centre). Alors que tout près de vous des parents, des amis, des collègues pensent exactement le contraire. Qui a raison et qui a tort ? Cette question a-t-elle un sens ?

Dans un autre domaine, vous croyez dur comme fer à l’avenir de l’énergie nucléaire ou vous êtes convaincu au contraire qu’il s’agit de la pire des solutions. Quelle est la vérité ? Y a-t-il une vérité ? Quel sens donner à ce mot ?

Il semble pour ma part que les positions que nous défendons sur ces questions religieuses, politiques, sociétales et comme sur des milliers d’autres ne valent que pour nous, pour une représentation du monde qui nous est propre mais qui ne constitue en rien le monde tel qu’il est. Car il existe autant de mondes que d’observateurs. Ce devrait être alors une source d’étonnement et d’enrichissement que d’échanger et de confronter aimablement nos différents points de vue sur différents sujets.

Hélas, la plupart des gens se cramponnent à leurs opinions personnelles qu’ils prennent pour des vérités universelles. Et pour ceux-là, le biais de confirmation tourne à plein qui veut que nous accordions énormément d’importance aux informations qui confortent nos opinions et pratiquement aucune à celles qui les contredisent. Heureusement, tout le monde n’est pas touché de la même manière et le monde se divise en deux catégories.

Il y a d’une part ces gens que je viens d’évoquer et qui pensent avoir tout compris et bien mieux que les autres. Engoncés dans leurs certitudes, ils supportent assez peu voire pas du tout la contradiction. Leurs croyances, impressions et ressentis tiennent lieu de raison et de raisonnement. Ils ignorent ou rejettent la part de subjectivité, les ressorts émotionnels et les élans irrationnels qui sont en eux comme en chacun de nous. Ces gens veulent en général imposer leurs propres idées qu’ils considèrent comme indiscutablement les meilleures. Ils sont subjectivistes.

Et il y a d’autre part les gens qui sont conscients qu’il existe un infini foisonnement d’opinions et d’interprétations du monde. Même si certaines leur paraissent étrangères et parfois même incroyablement surprenantes, ils ont l’intelligence de ne pas les repousser. Et s’ils sont prêts à défendre leurs propres idées, ils ne les considèrent jamais comme des vérités incontestables. Car ils savent qu’il n’y a pas de réalités ni de vérités objectives, que tout est dans l’œil de celui qui regarde et que tout est dans le cerveau de celui qui pense. Ces gens comprennent que chacun interprète le monde à l’aune de très multiples facteurs et en fonction de perspectives, d’influences et d’éclairages qui lui sont propres. Ils sont perspectivistes.

Et le niveau d’instruction des gens pas plus que leur appartenance à telle ou telle catégorie socio-professionnelle ne permet d’assigner les personnes à l’une ou l’autre de ces catégories. Mais ceux qui se pensent très au-dessus du lot et qui se croient très intelligents sont aussi les plus sujets aux petites et grandes bouffissures de l’esprit.

La preuve en est sur les plateaux télé et les radios en ces temps de furie sanitaire et vaccinale ou les esprits s’échauffent en même temps que les cerveaux se crispent. Voyez et entendez ces médecins, ces journalistes, ces politiciens de tous bords assener avec beaucoup de morgue leurs vérités définitives et leurs arguments massue. Qu’importe que d’autres tiennent des propos contraires, qu’importe qu’il y ait des faits qui démentent quelque peu leurs dires, qu’importe qu’ils affirment aujourd’hui l’inverse de ce qu’ils disaient la semaine passée. Leur religion est faite et la messe est dite, Ils savent.

Très péremptoires, ils savent pour les masques, pour les vaccins, pour le passe-sanitaire, pour tout. Les subjectivistes pensent que le monde se divise en deux et ils placent la ligne de fracture entre ceux qui savent (eux) et ceux qui ne savent pas (les autres), entre ceux qui ont tout compris (eux), et ceux qui n’ont rien compris (les autres). Bref, le subjectivisme à plein régime.

Je pense pour ma part que la ligne de partage entre les subjectivistes et les perspectivistes tient essentiellement au niveau d’intelligence émotionnelle et à la capacité d’empathie des personnes. Et la partie visible de cette ligne de partage, c’est beaucoup d’orgueil d’un côté et un peu plus de modestie de l’autre.

On arrive à des sommets ou devrais-je dire à des abîmes, quand par exemple le néphrologue Gilbert Deray traite de « criminels » les manifestants contre le passe-sanitaire ou quand le philosophe (?) Raphaël Einthoven voit dans ces manifestations on ne peut plus pacifiques « un mouvement liberticide ». Même chose quand, interrogé sur le peu de recul que nous avons sur la vaccination, le docteur Jérôme Marty répond sans sourciller, qu’on n’a jamais eu autant de recul sur un vaccin vu qu’il y a déjà eu 3 milliards d’humains vaccinés (sic). Trois personnes que j’imagine plutôt intelligentes mais qui s’éblouissent et s’aveuglent de leurs propres croyances tout en raillant celles des autres. Aucun excès d’humilité ni de modestie ici.

Certes, ils ont le droit d’exprimer leur pensée et c’est tout à fait vrai. Mais, ce disant, ils devraient avoir l’humilité de reconnaitre qu’ils ne révèlent pas là une vérité qu’ils seraient les seuls à percevoir, mais qu’ils ne donnent là que de leur petit avis qu’ils sont prêts à confronter à d’autres avis tout aussi estimables.

Pour moi, la ligne de fracture ne se situe pas du tout entre sachant et non-sachant. La ligne sépare ceux que je viens de décrire (les subjectivistes) et nous, les perspectivistes qui pensons que pour les questions d’ordre sanitaires comme pour toutes les autres, il n’y a pas de vérités objectives ni de solutions premières. Il n’y a que des vérités individuelles, mouvantes, locales et temporelles, tout aussi respectables les unes que les autres.

Pour dire un mot du virus et des risques et inquiétudes qu’il génère. Chacun là aussi les considère en fonction de son vécu, de ses croyances, de ses peurs, de sa compréhension des choses… et c’est à chacun de décider pour lui-même et en toute liberté.

Alors oui, si le virus présentait un taux de mortalité beaucoup plus important, si le virus touchait aussi les jeunes et les enfants, si la vaccination immunisait de façon sûre et immédiate, si la vaccination coupait vraiment la chaine de contamination, si le vaccin avait démontré sa totale innocuité à long terme, si, si, si… alors oui, les français se seraient rués dans les vaccinodromes sans qu’il ne fût jamais besoin de les y pousser. Liberté, responsabilité.

Bref, en ces temps de grande confusion distinguez bien les subjectivistes des perspectivistes. Je crois bon de réhabiliter l’emploi de ces deux mots dans le monde hyperconnecté et surinformé d’aujourd’hui. L’urgence pour la démocratie mais aussi pour la liberté, l’égalité et la justice, c’est de nous préserver à tout prix de tous ces gens qui croient savoir mieux que les autres, mieux que les peuples et mieux que les nations, ce qui est bon pour ceux-ci et ce qui est bien pour celles-là.

Les Georges Soros, les Klaus Schwab, les Ursula von der Leyen, mais aussi les Emmanuel Macron, les Olivier Veran, les Xavier Bertrand et à leur manière les Gilbert Deray, les Raphaël Einthoven, les Jérôme Marty et tant d’autres sont bien sûr des gens intelligents. Ils ne sont pas arrivés si haut par hasard. Ce sont de fins manœuvriers, d’admirables promoteurs de leur petite personne et d’excellents gestionnaires de leur grande carrière. Mais ils restent visiblement plus ou moins ignorants du fonctionnement et des ressorts de l’âme et de la nature humaine. Pire encore, je les crois absolument insensibles au sort et au devenir des gens et des peuples qui passent très après leur magnifique personne et leurs inébranlables certitudes. C’est ainsi que fonctionnaient en leur temps, sans comparaison d’ampleur ni de méthode, les Mao, les Staline, les Hitler ou les Ceausescu… avec les résultats qu’on connait.

Enfin, je me définis moi-même comme un perspectiviste radical. Ça signifie que je ne porte jamais de jugement de valeur sur les personnes. Et si bien sûr je m’autorise à durement combattre les idées qui me heurtent, je n’attaque jamais ceux qui les portent. J’accepte que l’autre ait une vision du monde et une interprétation des choses très différentes des miennes et je ne lui conteste jamais ce droit. Mais attention, j’entends que ça soit réciproque. Strictement réciproque. Car si je n’impose ni n’interdis jamais rien aux autres, j’entends qu’on ne m’impose rien qui ne soit rendu obligatoire par la loi. On peut se bagarrer sur des idées, sur des concepts, sur des opinions, mais jamais contre ceux qui les expriment. Alors, ne vous attaquez pas à moi, ne m’imposez rien, ne m’interdisez rien. Je respecte vos personnes, je respecte aussi vos choix, vos idées et vos libertés tant qu’elles ne portent pas préjudices ni ombrages aux miennes. On peut discuter de tout, avec tout le monde, mais je veux moi, pouvoir tout penser, tout dire et tout faire en homme libre et responsable.

Pierre MARIONNET

Pierre MARIONNET

Chef d’entreprise / Expert maritime

Ancien capitaine de corvette (Marine Nationale)