Vendredi matin, matinée de travail avec mon avocat : en effet, dès le 8 septembre, je dois subir le procès des auteurs du massacre du Bataclan, presque six ans après cette tuerie.

J’ai choisi, pour plusieurs raisons, un avocat qui n’est pas ce que l’on appelle un « ténor du barreau » : je tenais impérativement à ce qu’il défende mes seuls intérêts et ceux de mon fils. Je ne voulais à aucun prix d’un avocat célèbre, qui aurait eu, immanquablement, plusieurs victimes à défendre, et aurait surtout été préoccupé par son image, et la publicité qu’il aurait pu tirer de cette affaire.

Mais mon avocat est un professionnel qui connaît bien le droit, et qui, chaque fois qu’il m’a défendu, m’a donné entière satisfaction. De toutes façons, le temps de parole de sa plaidoirie sera limité : si chaque avocat (ils sont six cents) devait plaider une heure, il faudrait presque deux ans de procès. Or, m’a-t-il expliqué, tout doit être terminé le 25 avril 2022, sinon la justice serait contrainte de rendre certains de ces étrons aux autorités belges, tandis que d’autres seraient remis en liberté, tout simplement, à cause d’une préventive trop longue.

Il attire aussi mon attention sur le caractère absolument « exceptionnel » de ce procès. Exceptionnel, il l’est en effet par le nombre d’accusés (dix-huit), celui des parties civiles (plus de trois mille), et celui de leurs avocats (six cents, donc). En conséquence, les dispositions pratiques (salle, autorisations, accréditations, audiences en vidéo, etc.) seront également exceptionnelles.

Il a plusieurs questions à me poser.

La première : que voulez-vous demander aux témoins cités ?

Pour toute réponse, je lui donne la liste des témoins que j’exige de voir cités. Ici, premier accrochage. Dans ma liste figurent les noms de plusieurs personnalités politiques connues. Il est d’accord sur la plupart de ces noms puisque ses confrères les ont aussi cités. Cependant, un de ma liste n’est pas cité par les autres, alors qu’il me paraît essentiel qu’il le soit (je ne donnerai pas son nom ici pour des raisons stratégiques). J’en fais une question de principe : je signifie à mon avocat que je ne céderai pas, c’est une exigence de ma part. « Le parquet ne va pas aimer », me dit-il. Mais je me fous du parquet, je les emmerde tous, le parquet, les magistrats et les hommes politiques : c’est moi qui ai perdu ma fille, pas eux. Il a fini par se ranger à mon avis.

Cette première bataille n’a pas été remportée sans mal. Il m’a mis en garde : ce n’est pas le procès des politiques, me dit-il, mais celui de Salah Abdeslam et de ses complices. Or c’est bien ça, le problème : j’estime que ces pourriticards devraient être dans le box en compagnie d’Abdeslam et des autres.

Il paraît que j’inquiète beaucoup le parquet : on a peur de mes éventuelles interventions. Mais je ne vois pas ce qui peut expliquer cette inquiétude : a-t-on peur que je dévoile publiquement certaines vérités très encombrantes ?

Deuxième question : voulez-vous intervenir personnellement ?

Bien sûr que je veux intervenir ! Je tiens à cracher ma haine à tous ces étrons, pourriticards compris. Bien sûr, cela ne me ramènera jamais Nathalie. Mais au moins je pourrais essayer d’ouvrir les yeux aux Français : toutes les caméras et les micros me sont fermés, je ne vais certainement pas me priver de dire ce que j’ai à dire aux nombreux journalistes présents. J’ai payé et je paie encore assez cher pour m’offrir un « plaisir » dont je me serais bien passé.

Troisième question : qu’attendez-vous de ce procès ?

RIEN.

Je ne peux pas faire plus court.

Je n’en attends rien parce qu’il y a fort à parier qu’Abdeslam continuera à se taire, à moins qu’on le « suicide ».

Je n’en attends rien parce qu’Abdeslam, qui dans un pays normal devrait être guillotiné ou assis sur une chaise électrique, sera libre dans vingt-cinq ou trente ans.

Je n’en attends rien parce que les autres sont des lampistes qui récolteront des peines qui iront de quinze ans à la perpétuité.

Je n’en attends rien parce que c’est moi qui ai récolté la perpétuité, une perpétuité sans libération anticipée ni remise de peine.

Dernière question : pensez-vous assister à toutes les audiences ?

Oui, j’assisterai au plus d’audiences possibles. Pas pour voir la sale gueule des assassins de ma fille, ni celles des pourriticards : on les voit bien assez comme ça à la télé. Mais par simple respect pour ma fille : malheureusement, c’est la seule chose que je puisse faire, désormais, pour elle.

Je sais que ce sera moralement une épreuve très rude. Pendant huit mois, je replongerai dans l’horreur. C’est de ma fille qu’il s’agit : j’aurai donc sûrement des moments de faiblesse. Il n’y a aucune honte à en parler : je ne suis pas un surhomme. Mais un homme averti en vaut deux. Il me reste d’ailleurs trois mois pour m’y préparer. Ce sera le combat de ma vie. Mais quoiqu’il advienne, je sais que j’en sortirai vaincu, et sans doute KO.

Patrick JARDIN

Patrick JARDIN

Papa de Nathalie, assassinée au Bataclan