Et si, sous son allure sérieuse de jeune manager-financier, M. Macron cachait l’âme espiègle d’un ado-provocateur ? Ainsi, on imagine les experts ès-appareil d’État du cénacle présiden­tiel informés – blêmes – que M. Dupond-Moretti sera le prochain garde des Sceaux. On de­vine leurs objurgations horrifiées… tsunami judiciaire… chiffon rouge au mufle du tau­reau syndical.. rage muette de la lisse noblesse de robe, au sadisme vengeur inégalé…

Macron, enchanté de sa combine, jubilant du tour joué à tous ces médiocres : vous ver­rez ! On commence à voir : un garde des Sceaux sèchement convoqué par la Cour de justice de la République, c’est du jamais vu (sauf pour un ectoplasme post-Taubira).

Mais avant d’exposer le désastre de notre justice – le vrai sujet, au fond – parlons du garde des Sceaux : un souvenir de terrain nous aidera. À l’été 1984, l’auteur est à Peshawar, aux confins Pakistano-Afghans. Les guerriers pachtounes s’exaspèrent alors du tourisme de riches héritiers d’Arabie, soutenant (de loin) la guérilla anti-soviétique, en bottines et saha­riennes de luxe ; ils les qualifient, dans leur dos, de Gucci-Moudjahidine.

Accéléré-avant au nord de la France, au printemps, où M. Dupond-Moretti fait du Gucci-mili­tantisme. Sur des photos BestImage, agence de la glauque-détenue Mme Marchand, notre garde des Sceaux, sapé genre milord, simule le collage d’affiches avec la touchante mala­dresse du jeune cheikh saoudien maniant sa première Kalach’. Et ce sera ça et rien d’autre d’ici le printemps 2022 – sauf si entre temps, quelque aléa politico-judiciaire…

Ainsi vit la société du spectacle. Mais pendant ce temps, comment va la jus­tice ? Mal.

Depuis longtemps : notre institution judiciaire n’a jamais pleinement intégré, dans ses codes et effectifs, le passage du crime de l’individuel au collectif ; quand, dans les années 1960 et 70, divers terrorismes accablèrent l’Europe et qu’ensuite, vint le grand réveil des mafias, l’expansion du crime organisé, première mondialisation bril­lamment réussie.

Idéologie de certains magistrats… d’autres accablés de travail, sans moyens ni personnel qualifié : résultat accablant. Un exemple entre mille. En avril passé, quatre nuits d’émeutes dans les coupe-gorge de Roubaix : La Bourgogne, Croix-Rouge, Pont-Rompu. Des heures du­rant et par dizaines, des émeutiers attaquent les policiers, incendient des voitures. Les té­moignages précis abondent. Résultat, 3 lampistes prennent… 70 heures de tra­vail d’intérêt général (TIG) – c’est à dire à rien, on le verra plus bas. Hilares, nos trois sous-doués de l’émeute rentrent chez eux, mains dans les poches. Idem, partout en France.

Faute de mieux, le régalien-macronien fait du factice. Roubaix encore, et ses 50 (cin­quante…) points de deal. Arme fatale selon M. Darmanin : l’amende de 135 euros pour « oc­cupation de hall d’immeubles ». Fini les guetteurs et dealeurs ! Or des lois existent déjà sans qu’on les applique jamais, comme la « complicité de trafic de stupéfiants », 10 ans de prison, 150 000 euros d’amende : nul incarcéré en France de ce chef.

Même, une loi-Sarko de 2003 réprimait déjà l’« occupation de halls d’immeubles », (2 mois de prison, 3 750 euros d’amende), inappliquée aussi. Enfin, Macron regnante, tout guetteur ou dealeur connaît la parade absolue à l’inculpation. Pas de carte d’identité sur soi ? Houla ! songe le flic de base : trajet au commissariat… procédure lourde et complexe – regar­dons plutôt ailleurs… Mais même si des gendarmes ou policiers hé­roïques arrêtent des émeutiers ou dealeurs, voilà ce qu’il advient.

D’abord, l’érosion toujours pire entre la peine encourue par la loi ; la peine prononcée par le/les magistrat(s) et la peine exécutée. Sous un an et hors-récidive, zéro mandat de dé­pôt. Comme aujourd’hui, les courtes peines sont hors-la-loi, le « condamné » peut enchaîner les infractions suivies de sentences-bidon ; même, ces criminels con­firmés empilant les sursis avec « mise à l’épreuve ». Plus, la lenteur d’un engorgement sans fin. En 2018, 32% des sen­tences s’exécutent sur le champ : 68% des condamnés-calendes-grecques restent libres.

Parade en mode simulacre, le recours massif de notre justice à la « probation », au lieu de l’incarcération. La France a l’un des taux de « probationnaires » les plus hauts d’Europe, 265 pour 105 détenus. Là est le domaine des SPIP, Services pénitentiaires d’insertion et de pro­bation ; là règne le chaos judiciaire.

Enquêtant naguère sur ces SPIP, une journaliste du Figaro énumère, effarée, l’absurde cata­logue des « alternatives à la prison » : Condamnés par centaines égarés… brace­lets électro­niques portés par éclipses…. mises à l’épreuve (sur base « déclarative »)… déten­tion à domi­cile… travail non-rémunéré… sursis probatoire… libération conditionnelle… amé­nagement de peine… libération sous contrainte… Sursis+TIG… suivi socio-judiciaire… sur­veillance judi­ciaire… on en oublie. D’emblée une jungle, rendue inextricable par le libre-arbitre de magis­trats pouvant, dans ce foutoir, choisir… nuancer… atténuer… pa­nacher !

Nettoyer de telles écuries d’Augias exigeait Hercule à la justice.

Or M. Macron a choisi M. Dupond-Moretti.

Waterloo derechef : On attendait Némésis – et on a eu Gucci.

Xavier RAUFER

Xavier RAUFER

Criminologue

Enseignant et Écrivain