Le criminologue est aussi un citoyen, qui préfèrerait applaudir aux succès français dans la lutte antistupéfiants, que récriminer. Mais là, impossible. La presse « d’information » ayant reçu les propos de M. Darmanin, si outrés soient-ils, avec prosternation, il nous revient donc de démê­ler le vrai du faux des « résultats historiques » ministériels.

Première remarque, d’ordre général : M. Darmanin ne parle jamais de l’évolution (bien ou mal) de la criminalité en France ; toujours des actions menées à l’initiative de ses propres services (opérations coups de poing, saisies, arrestations, etc.). Ce qui est aussi honnête que, pour la santé, de vanter le nombre des fioles de vaccins distribuées – en taisant le nombre des conta­minations, malades, hospitalisés, etc. Or si l’Intérieur assurait si bien la sécurité des Français, les sondages le montreraient – et sans trêve depuis 2020, 60 à 70% des sondés jugent la sécu­rité du pays mauvaise, voire exécrable

Deuxième remarque illustrant la durable pratique de l’Intérieur de falsifier les statistiques : les coups-de-poing policiers visant les « supermarchés de la drogue » sont stériles : on y saisit des kilos de cannabis, là où la France en fume de 1 à 1,4 TONNE par JOUR. Comment en­joliver ça ? En créant l’OFAST, office-stupéfiants chef-de-file, qui amalgame les statistiques stups’ de l’Intérieur (± 20% des saisies) à celle des douaniers (± 80%), pur artifice d’agrégation suggérant que l’Intérieur est efficace – quand c’est la Douane (dépendant de Bercy) qui fait le gros du boulot ! M. Lemaire et les douaniers ont-ils apprécié l’entourloupe ?

Troisièmement, les saisies : + 101% de cocaïne confisquée ! Exulte M. Darmanin, 23 tonnes sai­sies (surtout par les Douanes). Faut-il s’en réjouir ? Hélas non : compte-tenu de la présente inondation de cocaïne sur l’Europe, une tonne de saisie en France, trois parviennent au mar­ché des stupéfiants. Donc, 23 tonnes saisies en 2021, cela ne signale rien de plus que ceci : l’arrivée à bon port, en France, de 65 à 70 tonnes de « coke ».

Vérifions ce qui précède : si les saisies de drogue étranglent le marché (illicite, certes, mais marché quand même) les prix montent. Ainsi, lors du confinement, le hash double de prix (en moyenne) et la cocaïne aussi. Or là, le prix des drogues dans la rue ne monte pas du tout – voire baisse. Depuis la rentrée 2021 notamment, le kilo de cocaïne en gros, naguère payé ± 32 000 dollars ; tend à descendre vers les ± 25 000 dollars. (c’est vérifié : les crimino­logues ont nombre de policiers, gendarmes, magistrats, etc., pour anciens étudiants).

Au passage, l’Intérieur nous prend pour des idiots en suggérant que les livraisons de drogue en France, et le nombre de points de vente sur le territoire, sont des quotités fixes ; qu’à saisir 23 t. de cocaïne au lieu de 10 t., c’est autant de drogue en moins livrée au marché. De même, le nombre de points de deal (3 900 en 2019, dit l’Intérieur) n’est pas irrévocable, on le verra plus bas. Vers 5 ans l’écolier apprend normalement ce qui précède (« si je te donne six bon­bons, etc. ») ; la notion des chiffres relatifs serait-elle inconnue place Beauvau ?

Les « supermarchés de la drogue » maintenant : pas des bâtiments en dur, type stations d’es­sence, érigés à cet effet, mais des coins de parkings ou de halls d’immeubles, angles d’escaliers et de couloirs, enfilades de caves, tous fort provisoires. Ces lieux d’un commerce furtif ne s’incrustent que par impéritie de la Ve République, qui supporte depuis 40 ans des zones hors-contrôle où ces trafics perdurent. Or bien sûr, les narcos s’accommoderaient aussi bien de sys­tèmes temporaires – comme au Brésil, dans les favelas : pour vendre la drogue, on passe de la grand-rue du bidonville à une ruelle voisine, voilà tout.

Qu’on démantèle certains de ces « fours », comme disent les narcos – bien. Mais alors, en vue d’un comptage honnête, l’Intérieur devrait signaler chaque année les nouveaux fours créés par les dealers – il est incroyable, dit la police de terrain, qu’aucun n’ait été créé depuis le comp­tage initial de ± 3 900 « fours » en métropole (2019). Arithmétique basique : X « fours » au dé­part… X démantelés… X nouveaux… égale à la fin succès ou échec de l’Intérieur : cela serait sérieux et honnête.

Rafles et coups-de-poing sur les « fours », enfin. Les policiers connaissent l’architecture du né­goce de la drogue. Desservant le « four » lui-même, de la base au sommet, des guetteurs (« choufs« ), des vendeurs (« charbonneurs« ) seuls au point de vente même ; sous-fifres mal payés, taillables et corvéables à merci. Leur desservant direct : des logisticiens alimentent, peu à peu, le lieu de vente en drogue, en deux-roues, etc. ; des « financiers » relevant vite l’ar­gent des ventes (missions en flux-tendu) ; les « nourrices » dont le logis voisin abrite un stock li­mité de drogues. Déjà, à ce niveau-là, de brefs passages sur le four », voire aucun. Au-dessus, le gérant du « four » y va peu ; au sommet, un gérant régional dirige les ventes sur plusieurs ci­tés ou quartiers – à prudente distance. Le narco-en-chef ? Il est à Dubaï ou Marbella.

Sachant cela, un enfant saisit que, lors d’une rafle, on n’arrête qu’un fort menu-fretin, auquel ensuite, les services de M. Dupond-Moretti font peu de peine répressive.

Telle est la vérité sur le trafic des stupéfiants en France et sur les « succès » de l’Intérieur. A dé­faut de contrôler les dires du ministre, les « fact-checkers » de la presse d’information sont les bienvenus pour vérifier les miens.

Xavier RAUFER

Xavier RAUFER

Criminologue

Enseignant et Écrivain